Le véganisme progresse-t-il ou recule-t-il ? La réponse honnête
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Si vous avez croisé récemment des titres annonçant que le véganisme s'essouffle, vous avez probablement aussi croisé des titres parlant d'un essor sans précédent. Les deux camps brandissent des statistiques, et les deux semblent convaincants. Alors, qui a raison ?
La réponse honnête : cela dépend de ce qu'on mesure. Et dès qu'on sépare les choses que l'on mélange habituellement, le tableau devient beaucoup plus clair — et beaucoup plus intéressant que ce que suggère l'un ou l'autre de ces titres.
Reprenons tout cela posément.
La confusion : le véganisme n'est pas une catégorie de produit
La plupart des récits sur le « déclin » du véganisme en France reposent sur un constat très précis : la croissance des substituts végétaux en grande distribution a nettement ralenti. Selon une étude Xerfi Precepta, cette croissance a été divisée par deux par rapport à 2018 — et même en valeur, les substituts végétaux n'ont généré que 40 millions d'euros de chiffre d'affaires additionnel sur le dernier exercice analysé, soit moins qu'en 2017 et qu'en 2018. Pour 2025, Xerfi anticipait même un recul de 10 à 20 millions d'euros sur ce segment.
À l'échelle européenne, le Good Food Institute dresse un constat similaire pour les produits transformés : les ventes d'alternatives végétales ont reculé d'environ 4 % en 2024, les prix élevés et la transformation poussée étant cités comme principales raisons. Les imitations de viande et de poisson ont été les plus touchées, avec une baisse de 12 à 13 % par rapport à leur pic de 2021-2022, et plusieurs marques très en vue ont disparu du marché.
Donc si votre définition du véganisme est « la croissance des rayons de substituts végétaux en supermarché », alors oui — cette croissance a atteint un plafond, et elle se corrige.
Mais ce n'est jamais ça, le véganisme. Le véganisme est un ensemble de valeurs concernant les animaux, appliqué à la façon dont on vit — ce qu'on mange, ce qu'on porte, ce qu'on achète. Et mesurées ainsi, les données racontent une histoire bien différente.
Les gens : plus de personnes réduisent, pas moins
Le nombre de personnes qui adoptent une alimentation végétale, sous une forme ou une autre, continue de croître. À l'échelle mondiale, les estimations situent la population strictement végane autour de 1 % — soit des dizaines de millions de personnes — avec une progression constante d'année en année.
Et cet engagement tient dans le temps, il ne s'essouffle pas. L'enquête menée par Veganuary auprès de ses participants en 2024 a révélé que 82 % d'entre eux prévoyaient des changements alimentaires significatifs et durables après leur participation. Ce ne sont pas des personnes qui testent une tendance pendant un mois avant de l'abandonner — la majorité conserve le changement.
En France, le tableau est exactement celui que cette logique laisse prévoir. Vouloir limiter, voire éliminer sa consommation de viande tout en privilégiant les produits végétaux apparaît aujourd'hui comme une priorité pour près d'un quart des Français. C'est une proportion très éloignée du pourcentage de personnes se déclarant strictement véganes — et c'est précisément là que se situe la nuance que les titres alarmistes manquent.
Le reste de l'Europe va dans le même sens. Selon ProVeg International, les ventes au détail de produits végétaux ont atteint 1,68 milliard d'euros en Allemagne et 639 millions d'euros en Italie en 2024, toutes deux en hausse par rapport à l'année précédente. Même dans les marchés où les ventes en supermarché ont reculé, le comportement raconte une autre histoire : au Royaume-Uni, les commandes de plats végétaux dans la restauration rapide ont bondi de 56 % en 2024.
Qu'est-ce qui a vraiment reculé ? La première vague, pas les valeurs
Ce qu'on observe n'est pas le déclin du véganisme — c'est la fin de la première vague de produits végétaux transformés. Le marché s'est rempli d'imitations de viande coûteuses, très transformées, et souvent peu satisfaisantes. Les consommateurs l'ont remarqué. Et c'est là qu'apparaît une confusion typiquement française : d'un côté, certains analystes rappellent que le marché végan/végétarien en grande distribution ne représente que 7,5 % du marché bio — et donc moins de 1 % de la consommation alimentaire totale en France — bien loin du « tsunami » ou de la « révolution » parfois annoncés. De l'autre, ces mêmes commentateurs citent les projections mondiales de plusieurs dizaines de milliards de dollars pour le marché alimentaire végétalien d'ici 2026. Les deux chiffres sont vrais. Ils ne mesurent simplement pas la même chose.
C'est à cela que ressemble la maturation d'un marché. La même chose s'est produite avec le bio il y a vingt ans : un engouement explosif, une correction, puis une normalisation progressive. Le tofu, les légumineuses, les laits végétaux — les produits que les gens continuent réellement d'acheter — se maintiennent bien. Ce qui peine, c'est la couche ultra-transformée qui s'est construite par-dessus.
Et il vaut la peine d'être précis sur la nature du problème — car ce n'est pas l'existence même des alternatives à la viande. La plupart des vegans n'évitent pas la viande parce qu'ils n'en aiment pas le goût. Ils l'évitent parce qu'ils refusent qu'un animal soit tué pour la produire. Le souvenir des saveurs et des textures avec lesquelles on a grandi est réel, et il n'y a rien de mal à vouloir les retrouver. Un produit qui offre cette expérience sans l'animal est, en soi, une très bonne idée.
Le problème, c'est la façon dont la plupart de ces produits sont actuellement fabriqués : listes d'ingrédients interminables, transformation poussée, taux de sodium élevé — exactement ce dont les gens essaient de s'éloigner quand ils changent leur alimentation. Les consommateurs n'ont pas rejeté le concept. Ils ont rejeté l'exécution. Si vous avez lu notre guide pour devenir vegan, vous vous souvenez peut-être que nous disions quelque chose de similaire : utilisez les substituts comme un pont, laissez la vraie nourriture être la destination. Ce pont reste important — il doit simplement être mieux construit.
Et la mode et les chaussures ? Une croissance discrète et continue
Voici la partie que les titres centrés sur l'alimentation ne mentionnent jamais : côté mode vegan, il n'y a aucune histoire de déclin.
En 2023, le secteur des chaussures vegan a enregistré une croissance de 18 % par rapport à l'année précédente, atteignant 1,2 milliard d'euros en Europe. Même les grandes maisons historiques du cuir s'y mettent : Dr. Martens, symbole séculaire de la chaussure en cuir, a vu les ventes de sa gamme vegan progresser de 279 % entre 2019 et 2022. Aucun analyste, nulle part, ne prévoit de recul.
La France a sa propre dynamique dans ce mouvement. Minuit Sur Terre, marque pionnière dans l'utilisation du cuir de raisin et du cuir de pomme — des matières issues des déchets de l'industrie agricole —, a considérablement étoffé son catalogue en 2026 avec des escarpins, des bottines, des sneakers et des sandales. Et NAE, fondée en 2008 à Porto, est aujourd'hui considérée comme l'une des marques vegan les plus établies en Europe, avec un catalogue couvrant bottes, bottines, sneakers, chaussures de ville et sandales, fabriqué à partir de matières aussi variées que le Piñatex, le liège, le polyuréthane recyclé et les matières biosourcées.
Pourquoi la mode est-elle différente de l'alimentation ? Nous y voyons deux raisons. D'abord, il n'y a jamais eu d'équivalent au « produit-tendance » — personne n'a acheté de chaussures vegan à cause d'une vague marketing virale, donc il n'y a pas de bulle à dégonfler. Ensuite, les matières se sont véritablement améliorées. Une chaussure vegan en 2026 — en Piñatex, cuir de pomme, liège ou microfibre haut de gamme — est tout simplement un meilleur produit que son équivalent d'il y a dix ans. Chez NAE, nous observons cela depuis l'intérieur depuis 2008 : la question du client est passée de « est-ce aussi bien que le cuir ? » à « laquelle de ces matières je préfère ? ». C'est à cela que ressemble la normalisation.
Il y a aussi un signal plus discret, mais qui mérite d'être noté : les personnes qui achètent des chaussures vegan ne sont plus seulement des vegans. Consommateurs conscients, personnes qui évitent le cuir pour des raisons environnementales, personnes qui apprécient simplement ces matières — le public s'est élargi bien au-delà du 1 % qui se déclare vegan. C'est la différence entre une niche et un mouvement.
Le résumé honnête
Le véganisme progresse-t-il ou recule-t-il ? Mesuré par la proportion de Français souhaitant limiter ou éliminer leur consommation de viande — il progresse, et de façon notable, avec près d'un quart de la population concernée. Mesuré par le commerce de détail végétal à travers l'Europe — il progresse dans la plupart des marchés. Mesuré par la mode et les chaussures vegan — il progresse sans interruption. Mesuré par les ventes des substituts de viande ultra-transformés d'aujourd'hui — il recule, ce qui en dit moins sur l'idée elle-même que sur ce que l'industrie doit encore accomplir : les gens veulent ces produits, mais bien faits.